Le Monde
La Cartémoire est la mémoire du monde d'Entrecarte : les traces laissées par les vies et les histoires dans le Fil d'Aura, une empreinte du passé et de toutes choses ayant vécu.
Lorsque des vies se déroulent dans un lieu : rires, conversations, espoirs, tragédies ou simples moments de passage, ces événements laissent une empreinte subtile dans le flux du Fil d'Aura. Avec le temps, ces empreintes s'accumulent. Les lieux finissent alors par porter une trace des histoires qui s'y sont déroulées.
Ces traces ne sont pas des souvenirs conscients. Ce sont plutôt des échos, des fragments, des empreintes et impressions laissées dans la trame magique du monde. On dit que chaque lieu d'Entrecarte garde quelque part la mémoire de ceux qui l'ont traversé.
Dans la plupart des lieux, la Cartémoire ne se perçoit qu'en fragments discrets. Mais certains endroits accumulent tant de couches de mémoire, parfois d'époques différentes, qu'elles finissent par se superposer et devenir tangibles : de la musique résonne alors que personne ne joue, des salles semblent changer d'apparence d'une visite à l'autre. C'est le cas du Château de Sombrelueur, où les couches de mémoire empilées de la Cour des Gros Cerveaux disparue rendent le lieu instable pour quiconque s'y aventure.
Dans l'Interstice, ce phénomène est inversé : c'est le lieu lui-même qui rend la Cartémoire plus lisible pour ceux qui savent l'observer, plutôt que la Cartémoire qui sature le lieu.
Les terres de l'Entrecarte sont gorgées de magie, irriguées par le Fil d'Aura, un peu comme une éponge plongée dans l'eau trop longtemps. On y puise généralement sans effort et sans coût. En revanche, tout ce que l'on puise en trop, que l'on gaspille ou que l'on laisse stagnant sur place (à l'occasion d'un sort raté par exemple) finit par être réabsorbé par ces Terres au fil du temps. Cependant, pour rester fidèle à l'image de l'éponge, attendre que le flux magique se fasse réabsorber par le Fil d'Aura demande patience : c'est comme essayer d'éponger une flaque avec une éponge déjà pleine d'eau. L'excédent finit toujours par rejoindre le Fil un jour ou l'autre, mais cela peut prendre longtemps jusqu'à - parfois - même des siècles.
C'est ainsi qu'un lieu trop sollicité finit toujours par se saturer car à force de puiser dans le Fil, il se dérègle, et c'est de cette saturation que sont nées les « Anomalies ». En revanche, lorsque l'on fait appel à la magie du quotidien, les érudits semblent formels : elle ne se sature jamais : elle semble prendre toujours juste ce qu'il faut, comme des petites gorgées timides.
Dans les Terres de l'Entrecarte, si souvent et joliment qualifiées de Terre de mémoire par les érudits, un écho du passé reste sur place tel un témoignage du temps qui s'écoule. Pour ceux qui savent manier et décrypter la Cartémoire d'un lieu, il est donc aisé de « remonter le temps » que cela soit pour prouver ou démentir l'existence d'un évènement ou d'une personne. La Cartémoire agit comme une mémoire collective du temps, une vision à la fois poétique et pour certains terrifiante de notre réalité.
Ce concept peut sembler étrange et difficile à appréhender et pourtant il est si manifeste dans nos vies : à Ahradelherbe, elle peut montrer le pot de confiture commune plein la veille et vide à l'aube en s'accompagnant d'un écho de gourmandise satisfaite sans pour autant montrer avec une précision catégorique qui est l'hôte de cet appétit comblé. La Cartémoire fait loi mais n'est pas infaillible, elle ne garde que des échos - certes - réels de ce qui s'est passé et non une archive millimétrée des évènements.
Cependant, avec les Âges défilant, la Cartémoire se compose de multitudes de couches et de strates de mémoires et échos qui s'entrelacent. Aussi poétique soit ce phénomène, il n'est pas exempt de danger. Parfois, les couches s'emmêlent et les époques aussi... il n'est donc pas rare qu'une strate finisse par manquer ou devienne brouillonne, voire même illisible, et d'autres fois encore, une découpe plus nette se fait dans la trame de la Cartémoire...
Comme tous le savent en ces Terres, il y a un siècle : la Cour des Gros Cerveaux disparaissait au Château de Sombrelueur, du jour au lendemain et cela sans laisser la moindre trace ou indice derrière elle. Cette cour légendaire composée des meilleurs savants du territoire avait des collègues, des rivaux (bien entendu) et surtout : des admirateurs. Mais plus important encore pour leurs Mémoires : des enfants. Ce sont eux qui ont fondé la faction des Chroniqueurs. Ils ont tous grandi avec la même question posée sur la table du petit-déjeuner, tous les matins, pendant des années : Qu'est-ce qui est arrivé à nos parents ? Qui les a avalés ou... aspirés ? Où sont-ils ? Ont-ils choisi de partir ? Que sont-ils devenus ? Sont-ils même morts ou autre chose ? Savent-ils que nous existons toujours ? Leur manque-t-on même ? Pourquoi avoir abandonné le Château - fief de leurs expertises et brillantes découvertes ? Était-il trop saturé en Cartémoire ou pas assez ? Ont-ils trouvé terrain plus propice pour leurs recherches ailleurs ? Au fil des années, ces questionnements se sont mus en une vocation et une vision singulière de notre monde : trop de mémoire au même endroit pose invariablement des problèmes. Des couches, encore et toujours des couches de Cartémoire, et un beau jour le lieu que vous arpentez ne sait plus dans quel siècle il habite.
Un lieu n'est pas une brocante.
Contrairement à ce qu'on raconte à qui veut l'entendre dans les auberges, fables et ragots, les Chroniqueurs ne détruisent rien sans raison. Ils ne sont pas une horde d'enragés qui effacent tout sur leur chemin, incapables de faire leur deuil. Ils sont armés d'une philosophie qui les conduit à la classification, animés d'une peur inaliénable que « l'incident » de la Cour des Gros Cerveaux se reproduise. Toute trace de Cartémoire qu'ils relèvent d'un lieu tombe dans l'une de leurs trois colonnes : à garder, à laisser stagnant ou à rendre au Fil.
Le « rendu au Fil » est la seule cérémonie qu'ils pratiquent (en tout cas, de ce que l'on sait avec certitude), et il faut admettre qu'elle semble belle et mélancolique. L'image qui illustre le mieux cette cérémonie est la suivante : un souvenir qui laisse une trace dans la Cartémoire d'un lieu est accroché à celui-ci comme un nœud le serait sur un Fil (et en l'occurrence, ici, le Fil d'Aura). Il est dit que pendant cette cérémonie, les Chroniqueurs font appeler un « témoin » (préalablement auditionné et choisi avec attention). Celui-ci est invité à lire à voix haute et pour la dernière fois, le parchemin cérémoniel sur lequel est inscrit le souvenir à rendre... de cette lecture, on raconte que le nœud se desserre du fil/lien qui le retient au lieu. Le « témoin » désigné est là pour que le souvenir soit reconnu et gardé en mémoire par quelqu'un avant de partir pour retourner au Fil d'Aura : chez les Chroniqueurs, on ne jette pas les couches mémorielles à la poubelle, on les « rend ». Puis le Fil les emporte, comme des feuilles le seraient par une rivière. Après leurs interventions, les habitants ne gardent qu'une impression vague, du genre de celles qui font dire « il me semble qu'il y avait quelque chose, ici avant mais je ne sais plus vraiment quoi ».
Cependant à tout lecteur attentif, un détail n'a surement pas échappé : cette cérémonie du rendu au Fil n'est pas anodine puisqu'elle est intrinsèquement magique ! Plutôt ironique de la part de ceux qui estiment que trop puiser dans le Fil d'Aura finit par saturer les lieux et perturber les couches de Cartémoire par la même occasion. Il est dit que de cette cérémonie de décrochage restent parfois des reflux de magie... Les Chroniqueurs, qui effacent les surplus de mémoire pour qu'aucun lieu ne sature, sèment donc derrière eux des petits résidus de magie pouvant donner naissance à des anomalies après leur passage.
Question logistique : leurs courriers voyagent dans du papier toujours épais et fermés d'une cire bleue qui les caractérise.
Question comportement : ils se montrent toujours polis, et très peu émotifs, parce qu'une émotion, quelle qu'elle soit, même couchée sur le papier, finit par laisser elle aussi son empreinte dans la Cartémoire. Certains disent que c'est précisément ce qui les rend insupportables : de ce traumatisme et de cette peur est née une volonté de ne laisser transparaitre que peu d'élan d'une quelconque émotion.
Au sommet du paradoxal : les Chroniqueurs tiennent aussi un registre de tout ce qu'ils ont fait oublier : date, lieu, témoin et formulation exacte. Ils l'appellent le Registre des Renoncements, et il est tenu avec un soin égal à celui de nos Archives. Ces gens effacent la mémoire du monde et en gardent pourtant la comptabilité complète. Certaines des pages de leur registre mentionnent des lieux dont personne n'a souvenir d'en avoir entendu parler. Se pose alors la question cruciale : si on ne s'en souvient pas, est-ce parce qu'ils n'ont jamais existé, ou parce que le travail a été bien fait ?
Les Chroniqueurs s'opposent farouchement à la vision de notre Compagnie : « vous appelez ça des archives et des coffres de guilde, nous appelons ça un entassement ». Ils nous traitent de collectionneurs et d'amasseurs compulsifs (ce qui, admettons-le, n'est pas si loin de la réalité...). Nous leur répondons simplement qu'ils décident à la place des gens de ce qui mérite d'être oublié, et qu'on n'a pourtant jamais vu personne les désigner pour cette tâche.
Le porte-parole de cette faction s'appelle Lili Rature. Elle écrit de très belles lettres, a une superbe graphie et ne hausse jamais le ton. Bien entendu, comme nombre de ses pairs, elle a perdu son père à Sombrelueur alors qu'elle n'avait que sept ans. Leur siège est une belle bâtisse de L'Oubli sur Roche, sur les hauteurs, entre la ville basse et le Château.